Un agenda perdu
Un homme, boulevard Saint-Michel, à Paris. Il fait sombre, il fait froid. Il marche lentement, yeux dans le vague, hésite, s’arrête, repart. S’assoit sur un banc. Ses bras pendent le long de son corps, inertes. Brusquement, il se lève, comme animé par un ressort.
Un bruit mat d’objet qui frappe le sol. Son regard décrit un long arc de cercle d’un point à l’infini vers ses pieds, vers un petit carnet noir à ses pieds.
Il semble faire un effort immense pour comprendre l’image qui s’est formée sur sa rétine.
Enfin, son visage figé s’anime un peu. Il s’agenouille, prend le carnet dans ses mains. Le poids du carnet, le cuir lisse du carnet sous ses doigts engourdis réveillent en lui des souvenirs.
Elle, elle avait un agenda noir, en cuir, tout à fait similaire. Il ne veut pas penser à elle, alors il se dit que quelqu’un l’a perdu ce carnet. Il s’accroche à la pensée qu’il a pour devoir de rendre ce carnet à son propriétaire. Alors il l’ouvre, et tout un tas de petits papiers tombent à terre. L’idée revient. Elle aussi elle mettait des post-it et des papiers volants, et ils tombaient toujours. Il les remet vite en place, ou plutôt en désordre, au hasard, dans le carnet. Il est ému. Ces papiers volants l’avaient toujours horripilé, il n’avait jamais compris pourquoi elle les gardait et comment elle les classait. Et voilà qu’il est content de les trouver.
Il secoue la tête et se concentre, cherche, un nom, un téléphone. En tournant les pages, il tombe sur le 10 décembre. Un symbole grec. « Psy ». Il avait trouvé ça bizarre qu’elle aille voir un psy. Ce sont les gens déprimés qui vont voir les psys, non ? Est-ce qu’elle ne pouvait pas lui parler à lui, plutôt, si ça n’allait pas ? Il ressent de la colère, la voit lui expliquer qu ‘elle avait sa vie en dehors. « En dehors » ! Comme s’il la tenait enfermée dans une boîte !
D’accord, il n’aimait pas trop sortir, alors qu’elle adorait les expos, les théâtres, les cinés. Comme celle-là décidément ! Alors elle sortait quelques fois sans lui. Peu au début, puis de plus en plus souvent. Il s’était mis à éprouver de la jalousie. A lui reprocher sa liberté. Fallait-il la croire quand elle disait qu’elle allait rejoindre une copine ? Est-ce que ça n’était pas plutôt ce type si sympathique qu’elle avait rencontré lors d’une soirée ? Ou cet autre, un collègue un peu trop attentionné ? Comment pouvaient-ils s’appeler, ces types ? Dominique ? Peter ? Est-ce qu’elle ne donnait pas des rendez-vous d’amour dans un square elle aussi ? « Je t’aime, je t’aime ». Elle lui demandait toujours de lui dire « je t’aime » au début. Il avait horreur de ça. Et puis elle le lui avait de moins en moins demandé. Puis plus du tout. Voilà, elle est partie.
ASM

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