D’elle je ne savais rien
D’elle je ne savais rien. Presque rien. Je devinais sa vie à travers les cafés qu’elle prenait en bas de chez moi.
Chaque matin, à 8 heures, je descendais les 4 étages de mon immeuble pour faire un tour à la boulangerie : une baguette tradition pour moi, et un croissant pour Sam, mon cocker asthmatique. En remontant chez moi, je l’apercevais accoudée au comptoir, fumant élégamment une cigarette avec son café. Elle était rousse, d’un roux similaire à celui de Sam. C’est par cette couleur que mon regard avait accroché sa chevelure, un froid matin, le 10 avril 2001. Dès le numéro 23 de la rue des Acacias, je l’avais aperçu à travers la vitrine du café, situé au 32. J’avais traversé la rue sans pouvoir détacher mon regard de cette chevelure. Je n’y pensais même pas, mes yeux étaient rivés sur elle, et je tournais la tête à me la dévisser quand je dépassais le café pour entrer chez moi, au 34, avec ma « tradi » et mon croissant. Parfois je la voyais sortir du café, avec un manteau ou une veste, selon le temps qu’il faisait. Elle ne semblait jamais pressée. Je l’imaginais musicienne, ou peintre. Je ne savais rien d’elle.
Sam est mort le 7 juin. D’une crise d’asthme. Il avait 14 ans. Le lendemain, je descendis à 8 heures, et sans réfléchir, j’achetais une tradi et un croissant. Ce n’est qu’en arrivant au niveau du 23, rue des Acacias, en accrochant mon regard sur sa chevelure rousse, que dans un déclic je décidais d’entrer dans le café. Je m’accoudais au bar. Entre la chevelure et moi, il y avait un électricien en bleu de travail, qui partit une minute plus tard. Alors, il n’y eut plus entre elle et moi que la fumée de sa cigarette. Il y avait peu de bruits, si ce n’était ceux produits par le choc des tasses sur les soucoupes et par la vapeur du percolateur. La porte du café s’ouvrit et laissa entrer le bruit d’une moto dans la rue ainsi qu'un type qui, en passant devant nous, emporta la fumée dans son sillage.
Alors elle me parla pour la première fois. Six minutes plus tard, elle partit, tranquillement, comme à son habitude, mais en mangeant le croissant, que je lui avais offert. Le lendemain, elle refusa le croissant mais accepta un café.
Aujourd’hui, les cafés on les prend ensemble. D’elle je sais beaucoup mais je ne possède rien.
ASM, 1er juin 2005
1 Comments:
Le début et la fin, en italiques, sont de Leïla.
Tonio
Enregistrer un commentaire
<< Home